Ce matin sur un blog du Monde, j’ai pu lire une chronique intitulée “incertitude”. Son auteur est connu, du moins des investisseurs matières premières, puisqu’il s’agit d’Alain Faujas, le chroniqueur des matières premières attitré du quotidien du soir.
Sa chronique était plutôt un billet d’humeur, dénonçant à tout-va un euro-centrisme, qui nous fige de peur face à l’incertitude créée par les statistiques de l’emploi espagnol ou de l’endettement français. Selon Alain Faujas, cette attitude “anxiogène” de Bruxelles nous fait rater le train asiatique actuel. Comme il le rappelle, la Chine “re-stocke à tout-va (son fer) pour faire face à la prochaine demande des chantiers de métros et d’autoroutes décidés par Pékin et ses collectivités locales”. A terme, ce redémarrage pourrait entraîner dans sa course “le cuivre, l’étain, le plomb, l’aluminium, le zinc et, hélas, le pétrole”.
Ce qui m’a intéressé dans cette chronique, c’est la mise en exergue du décalage entre notre inquiétude quotidienne et la perte de vue des grands enjeux de long terme. Ce décalage est particulièrement inquiétant pour nous, car le marché des matières premières a besoin d’analyses de long terme. Un projet minier ou pétrolier peut mettre jusqu’à 10 ans à voir le jour.
Et l’actualité prouve que certains acteurs majeurs du secteur des matières premières ne perdent pas de vue les grands enjeux économiques de long terme.
Trois géants, un marché, et une compétition féroce
C’est à peu de choses près ce qui est en train de structurer la géopolitique énergétique dans le Pacifique. Les principaux acteurs se détachent clairement. Il s’agit de la Russie, des Etats-Unis et du Canada. Le marché, c’est le marché asiatique du gaz naturel qui est en train d’exploser.
Selon GDF Suez, l’augmentation de la consommation de gaz en Asie pourrait s’établir à 3,5% par an jusqu’en 2035. En Chine, elle, monterait même à 5,1%.
Mouvement amorcé dès le début des années 2000, cette hausse de la consommation de gaz en Asie a déjà porté les prix à des niveaux très élevés. En 10 ans, les prix du mmbtu (l’unité de mesure du gaz) au Japon et en Corée ont été multipliés par plus de 4. En Chine, ils ont triplé en à peine quatre ans.
Prix des importations GNL en Asie
Source : Datastream, CEIC, NAB Economics
La France est en train de passer à côté de ce marché, tout occupée qu’elle est à réduire ses déficits et à s’assurer que les gaz de schiste ne seront jamais exploités. Pourtant, la situation évolue vite dans le Pacifique. Le Canada, longtemps partenaire privilégié de la Chine pour ses importations d’énergie, est en train de se faire doubler par ses voisins.
Cette semaine, la Russie vient d’avancer un nouveau pion en direction de l’Asie, avec l’annonce d’un projet d’exportation de gaz à partir de la Sibérie ; et les Etats-Unis pourraient prendre à revers son voisin du nord en utilisant leurs réserves de gaz d’Alaska.
Le Canada, le meilleur ami de la Chine
Cependant, le Canada reste un partenaire privilégié de la Chine. Aujourd’hui encore, les liens entre les deux pays se sont un peu plus resserrés. Petrochina, le premier pétrolier chinois, a investi trois milliards de dollars dans un projet de pipeline commun avec Transcanada, l’opérateur de pipelines canadien. Cet investissement complète l’investissement de Petrochina dans le gisement de sables bitumineux de McMurray, d’où partira le pipeline.
Mais outre le pétrole, le Canada avait également l’ambition de devenir un important exportateur de gaz vers l’Asie, afin de profiter de la hausse de la demande. Le Canada était effectivement au centre de plusieurs projets. Le plus avancé est mené par un consortium visant à acheminer le gaz de la Colombie britannique vers le terminal d’exportation de GNL du port oriental en eau profonde de Kitimat. Le projet de 3,85 milliards de dollars est mené par Shell, dont la stratégie globale semble être de faire profiter l’Asie des ressources de l’Amérique.
S’il fallait une preuve de l’importance du projet, il suffit de regarder le nom des partenaires. Le projet a le soutien financier du chinois Petrochina, du coréen Korea Gas et du japonais Mitsubishi. En somme, la fine fleur des énergéticiens asiatiques. D’autres projets de moindre envergure existent, dont un mené par BC LNG Export Cooperative et l’autre par Apache Corp.
Ces projets devaient servir à accélérer l’exploitation des réserves canadiennes de gaz, notamment de gaz de schiste. Mais désormais, le pays est concurrencé pour desservir les ports asiatiques.
Gazprom prend un nouveau virage
Le géant gazier russe a vu son étoile pâlir. Depuis plusieurs mois, il est la cible des critiques. La création en Russie d’un géant des hydrocarbures, Rosneft, a volé la vedette au groupe de Saint-Pétersbourg. Surtout, ses finances se sont particulièrement dégradées du fait d’une mauvaise gestion et d’un ralentissement de la demande de son premier client, l’Union européenne.
Or Gazprom vient de réagir en frappant un grand coup. Le géant gazier a annoncé hier un investissement de 1 200 milliards de roubles (35 milliards d’euros) pour développer ses activités gazières en Asie. Le projet prendra la forme d’une des plus grandes exploitations du gaz en Sibérie et de la construction d’un gazoduc rejoignant Vladivostok, port d’exportation de GNL (gaz naturel liquéfié).
L’ambition de Gazprom est compréhensible : sa position géographique lui offre une opportunité en or de profiter de l’accroissement de la demande asiatique. Seulement la concurrence est rude.
L’Alaska contre la Colombie britannique et la Sibérie
Récemment, un nouveau concurrent s’est dressé devant le Canada et la Russie, l’Alaska. Pour être plus précis, BP a pris les rênes d’un projet de construction de 1 200 kilomètres de gazoducs reliant le gisement gazier géant de North Slope à un terminal de GNL, basé à Valdez ou à Anchorage.
Le projet est conséquent, puisqu’il pourrait peser entre 45 et 65 milliards de dollars. Pour le gouverneur de l’Alaska, Sean Parnell, il s’agit même de l’un des projets “les plus importants dans le monde”. Pour les sceptiques, le gouverneur ou BP pourront opposer l’importance des partenaires. Les plus grandes majors occidentales, comme ExxonMobil, ConocoPhillips ou Transcanada, sont impliquées. ExxonMobil s’occupera en particulier de l’aspect technique, compétence qui lui est reconnue jusqu’en Russie (ExxonMobil est le partenaire de Rosneft pour l’aider à exploiter les ressources de l’Arctique).
Mon conseil
Loin de s’inquiéter du ralentissement chinois de cette année, les acteurs de l’énergie ont donc su démontrer à travers ces projets leur vision stratégique. Les investissements qu’ils réalisent aujourd’hui leur permettront d’exporter du gaz d’ici 2016 au plus tôt.
Dans ce jeu géopolitique potentiellement très profitable, l’Europe n’est pas complètement absente. Certains des plus grands groupes sont déjà impliqués dans le marché, et attendent patiemment que les cargaisons de gaz arrivent en Asie pour développer leurs infrastructures.
Mon conseil pour profiter de ce marché sans être écrasé par la lutte des géants : préférez investir sur un exploitant plutôt que sur un producteur.
[NDLR : Pour aller plus loin, Florent Detroy propose à ses lecteurs de Matières à Profits d'investir dans un acteur majeur de l'énergie impliqué depuis longtemps en Asie – notamment en Chine... au Laos... en Thaïlande... à Singapour... en Indonésie et en Australie. Ce géant du secteur qui produit pas moins de 13 GW d'électricité dans cette région et emploie 11 0000 personnes, sera à la pointe du marché lorsque la Chine se convertira au gaz. Pour profiter de cette recommandation et du suivi de la valeur par Florent Detroy : découvrez Matières à Profits dès aujourd'hui...]



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