Huit mois après une des pires sécheresses qu’ont connu les Etats-Unis l’été dernier, quel bilan pouvons-nous en tirer ? J’ai retenu trois conclusions :
- Les agriculteurs américains ne seront jamais pauvres
- L’Amérique du Sud a profité de la sécheresse
- La Chine aura toujours faim
Ces 3 tendances ont profité de manière très inégale aux groupes agroalimentaires. Aujourd’hui, je vous propose de nous arrêter sur les vrais gagnants de cet épisode. Comment ont-ils réussi à sauvegarder leur marge ? De ce bilan, dépendra l’orientation de futurs investissements.
Agriculteurs qui rient…
L’agriculture américaine n’est pas seulement une des agricultures les plus mécanisées du monde, c’est aussi l’une des plus assurées du monde. En effet, très vite, les analystes ont souligné que les agriculteurs ne devaient pas trop s’en faire.
Selon les chiffres du rapport Congressional Research Service du Congrès américain en 2010, 83% des plantations de maïs sont assurées, 84% pour le soja, et 86% pour le blé. Ainsi les fermiers américains ont été abondamment dédommagés de leurs pertes l’année dernière. Comme l’a expliqué amusé Bruce Babcock, économiste à l’université d’Etat de l’Iowa, “les agriculteurs se sont moqués de leur banque” pendant cette période. D’ailleurs, la hausse des prix qui s’en est suivie selon l’économiste pourrait même avoir conduit les agriculteurs à “être en meilleure position avec une baisse de la récolte“.
… éleveurs qui pleurent
Si l’on peut effectivement constater aujourd’hui que les agriculteurs ont recommencé à planter pour cette saison sans problème de financement, la sécheresse n’a pas profité à tout le monde. D’abord, certains agriculteurs s’en sont moins bien sortis comparativement à d’autres. Ce fut le cas dans l’Illinois, l’Indiana ou encore le Missouri, où ils ont connu davantage de pertes que dans le Dakota du Nord ou le Minnesota (nord-ouest des Etats-Unis).
Surtout, la sécheresse a heurté les éleveurs qui ont été contraints d’acheter à des prix élevés des céréales et du soja pour leurs bêtes. Certains avaient même décidé d’abattre plus tôt que prévu leur bétail pour éviter ce scénario. Une des compagnies qui a le plus souffert fut Cargill, un des 4 plus grands négociants en matières premières du monde.
Période de vache maigre pour Cargill
La sécheresse a également produit des records dans le domaine de l’élevage aux Etats-Unis. Au premier janvier 2013, le nombre de boeufs et de veaux sur le territoire américain a atteint 89,3 millions de tête, soit 2% de moins que l’année précédente. C’était surtout le plus bas niveau depuis 1952 selon l’USDA.
Or Cargill est un le deuxième acteur américain du secteur. Si la compagnie a profité dans un premier temps de la hausse des prix agricoles, la chute de ses activités dans l’élevage l’a conduit à fermer début janvier son abattoir de Plainview. Comme le notait, désespéré, John Keating, en charge de Cargill Beef, “nous espérions…que la sécheresse s’arrêterait, que les pâtures redeviendraient vertes, que les ranchs garderaient leurs génisses et que le déclin du troupeau depuis plusieurs années allait s’inverser (…) malheureusement, la sécheresse ne s’est pas calmée, le coût des aliments est resté au-dessus des prix moyens historiques, et le troupeau a continué à décroître“. Selon les analystes, aucun acteur n’a d’ailleurs fait de profit sur cette activité depuis la sécheresse.
Tous les négociants ne s’en sont pas si mal sortis, à l’image de Louis Dreyfus Company (LDC).
L’Amérique du Sud et le boom du maïs
On peut dire que Louis Dreyfus a fait coup double. D’abord, comme Cargill, ses profits ont augmenté fortement à l’été 2012, suite à l’envolée des prix agricoles. Mais absent de l’élevage, le négociant français en matières agricoles a par la suite profité de la hausse des prix grâce à ses activités brésiliennes, qui sont venues suppléer la baisse de la production américaine. LDC a confié récemment s’être “adapté à la baisse des exportations de maïs en provenance des Etats-Unis en fournissant du maïs venant du Brésil, d’Argentine et d’Ukraine“.
Là encore, Louis Dreyfus a eu de la chance, car il fallait également être au bon endroit et au bon moment sur ce continent pour profiter de la hausse des prix. Le nord de l’Argentine a également été frappé par des perturbations météorologiques de grandes ampleurs, ce qui a réduit la production d’un des premiers producteurs de maïs et de soja au monde.
La Chine reste un facteur haussier
Une seule chose est certaine sur les marchés agricoles, c’est que la demande en produits agricoles, notamment en maïs, va rester forte cette année. D’une part, comme le souligne aujourd’hui RFI, les éleveurs chinois de porc continuent de soutenir la demande en maïs, d’autant plus que l’intérêt pour la volaille dans le pays décroît.
Surtout, la demande de la Chine sur les marchés devrait être particulièrement forte cette année, la production chinoise étant actuellement menacée par la pluie. L’année dernière, la production de la Chine avait déjà doublé, pour atteindre les 5 millions de tonnes. Cette année, elle pourrait atteindre 7 millions de tonnes !
Sur qui miser ? Sur quel continent ?
Vous le constatez, la prospective en matières agricoles devient un immense brouillard dès que l’on essaie de prévoir à plus de quelques jours. Se positionner aujourd’hui sur la récolte future relève encore du pari. [NDLR : Matières à Profits a décidé de relever ce pari en recommandant dans son dernier numéro d'investir dans un des pays encore discret sur la carte des investissements agricoles. Alors que les terres y sont parmi les plus riches du monde, ce pays abrite surtout les dernières terres arables du monde. Une société a décidé de profiter à fond de cet atout. Retrouvez plus de détails sur MAP.]
Cette incertitude consubstantielle à l’agriculture a d’ailleurs été l’occasion d’une blague du ministre à l’Agriculture Tom Vilsack. Joseph Gaubler est venu présenter en février dernier les prévisions du ministère de l’Agriculture. Anticipant des emblavements record, l’économiste en chef de l’USDA a annoncé s’attendre à une baisse des prix agricoles en 2013. Ce à quoi Tom Vilsack a répondu “Joe, chaque année tu fais le même satané discours“. Et effectivement, l’économiste s’attendait déjà en février 2012 à une baisse des prix agricoles.
Pour jouer l’agriculture en réduisant les risques liés à la météo, je vous recommande de miser soit sur des acteurs extrêmement diversifiés, comme le négociant Archer Daniels Midland (ADM:NYSE), ou des équipementiers agricoles, comme Deer (DE:NYSE).


Laissez un commentaire