On entend beaucoup de bêtises au sujet du pétrole. A la décharge de ces commentateurs superficiels, il faut dire que le marché de l’énergie au sens large s’est profondément modifié, entraîné dans une volatilité sans précédent par une combinaison de facteurs mouvants qui rendent illusoires les analyses traditionnelles que l’on peut faire.
Réagissant au quart de tour, les analystes se retranchent sur des explications de court terme pour tenter d’expliquer les soubresauts à la hausse comme à la baisse du baril. La facilité est de mettre l’emphase sur les dernières statistiques du moment : le sentiment des consommateurs, la hausse ou la baisse des stocks, le taux de chômage, etc. Bien entendu, ces éléments peuvent peser sur les futures, mais ils n’expliquent en rien la tendance générale des prix du baril.
Ce qui fait le prix du baril (ou du m3 de gaz) peut se résumer aux cinq facteurs suivants :
– le prix de revient pour les pays producteurs de l’OPEP ;
– l’équilibre entre hydrocarbures conventionnels et non-conventionnels ;
– la volatilité croissante du marché ;
– la situation géopolitique ;
– la valeur du dollar US.
Les pays de l’OPEP ne l’ont pas caché : en dessous d’un prix du baril de l’ordre de 80 $, ils ne gagnent pas d’argent. Quand je dis qu’ils ne gagnent pas d’argent, c’est face à l’ensemble des coûts, tout compris.
L’OPEP doit faire face à une augmentation de ses coûts humains pour garder la paix sociale, entretenir des installations vieillissantes, faire des efforts pour aller chercher la dernière goutte de pétrole dans les puits en fin de vie. Elle doit investir dans de nouvelles installations et s’organiser pour assurer l’acheminement du pétrole en cas de troubles.
La production non-conventionnelle prend une part de plus en plus importante dans la production mondiale – que l’on parle des sables bitumeux ou du pétrole et du gaz de schiste.
Normalement, cette nouvelle production, inespérée il y a 50 ans, aurait dû créer une pression à la baisse sur les prix puisqu’elle allait de pair avec l’accroissement de la demande.
En réalité, cette nouvelle source d’hydrocarbure s’avère de plus en plus coûteuse à la production, au transport, au traitement (en fonction de la nature même de ces hydrocarbures), sans compter les aléas de production.
Le problème, c’est la localisation des champs, leur nature et le prix qu’il faut consentir pour vous l’amener jusqu’à la pompe.
Les coûts d’exploration et de production du nouveau pétrole offshore sont bien connus pour ce que j’appellerai l’offshore conventionnel ; mais restent au stade des estimations pour l’exploitation en eau profonde, où gisent de colossales réserves. La seule certitude, c’est que ce pétrole tirera le prix du baril vers le haut.
Le troisième facteur est la volatilité, avec ses brusques hausses ou baisses des prix. Il y a toujours eu une certaine volatilité, la nouveauté est la rapidité à laquelle des cycles de hausse + baisse se produisent.
Cette volatilité se transmet dans les contrats futures du pétrole et du gaz qui concourent à former le prix du moment. Actuellement, l’existence de cette volatilité a suscité la création d’un nombre important de nouveaux produits dérivés destinés à permettre aux professionnels (et aux traders) de gérer cette volatilité en sécurisant leur prix d’achat ou de vente.
Paradoxalement, ces possibilités nouvelles ont généré un lot de problèmes avec le mécanisme de trading lui-même, amplifiant parfois le mal dont elles sont censées protéger le marché.
Les tensions géopolitiques, je ne vous l’apprends pas, sont un facteur amplificateur des écarts de prix pour les hydrocarbures. Cela a toujours été le cas, c’est vrai, mais la situation actuelle est en train de prendre un tour nouveau qui s’oriente vers une aggravation des risques de déstabilisation et de conflit.
Je ne reviendrai pas sur les “printemps arabes”, sauf pour rappeler qu’un pays comme l’Egypte est désormais devenu importateur de pétrole et que la Libye, après avoir cessé toute production, n’est pas encore revenue à son niveau antérieur. Cette dernière n’étant pas politiquement stabilisée, le risque d’attentats sur le complexe pétrolier reste élevé compte tenu de son effet de levier pour les terroristes.
Le coeur du problème est bien entendu l’Iran et ses projets nucléaires : vous connaissez la menace que fait peser le régime sur les exportations du Golfe mais il y a aussi la production iranienne elle-même qui n’est plus achetée par les pays occidentaux. Par ailleurs, les attentats se multiplient en Irak dont la production ne redécolle pas.
La situation dans cette région, dont dépend encore le marché mondial des hydrocarbures conventionnels, pèse lourdement sur la possibilité d’estimer le niveau de production disponible et le prix en conséquence. Il faut garder en tête que ce n’est pas une situation transitoire mais au contraire que ces implications géopolitiques vont durer et sans doute se durcir sur le long terme.
Ailleurs… eh bien ailleurs, cela ne va pas fort. Regardez les poussées islamiques dans les pays d’Asie centrale, grands producteurs de gaz et de pétrole, qui ne conservent leur relative stabilité que parce qu’ils sont tenus d’une main de fer par les dirigeants actuels. Jusqu’à quand ?
Sans compter que la Russie a toujours un oeil concupiscent sur les anciennes colonies de feu l’Union soviétique et qu’à la première occasion, elle serait tentée de mettre la main dessus.
L’Afrique est sans conteste un continent d’avenir pour les hydrocarbures. Et qu’y voit-on ? Le premier producteur, le Nigéria, est doublement déstabilisé : par le racket et les prises d’otages récurrentes dans les zones pétrolières d’une part et par les attaques d’une secte islamique dans les régions du nord du pays. Ces dernières ne sont pas déconnectées de la poussée islamique qui s’exerce actuellement à partir du Sahel vers l’Afrique sub-saharienne et au-delà, où les explorations pétrolières donnent des résultats très prometteurs.
Enfin, suivant la phrase célèbre “le dollar est notre monnaie, il est votre problème”, le niveau du dollar US est un facteur de volatilité pour les autres pays, même si une certaine régulation est apparue avec un couplage inversé US $ – WTI. Cela est toutefois moins évident pour le Brent, qui fait de plus en plus figure de référence.
Un mot encore sur la réélection d’Hugo Chavez. Sous sa présidence, la production pétrolière a décliné de 25%. Or, c’est de la manne pétrolière qu’il tire les subsides pour financer sa politique populiste. Par ailleurs, ayant contraint pas mal de compagnies occidentales à se retirer du pays, la compagnie nationale s’est montrée incapable sans l’aide occidentale de dynamiser la production. Il est donc certain que le Venezuela, membre de l’OPEP, fera tout pour faire augmenter le prix du baril, faute de quoi les spécialistes estiment que le pays n’aura plus rien dans ses réserves financières.
Première parution dans la Quotidienne d’Agora le 16/10/2012.


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