En publiant le 20 juin dernier un petit “livre blanc” sur les “terres rares”, Pékin nous invite à revenir sur cette ressource. Les malentendus et manipulations qui entourent les chiffres de ses réserves, de leur exploitation en Chine, et de leur commercialisation à travers la planète, au milieu des procès d’intention et des inquiétudes, ont nourri les interrogations sur les motivations cachées de Pékin.
Quel que soit l’angle de vue adopté, les Chinois apparaissent aujourd’hui en situation moins favorable. Le nouveau contexte est en grande partie le produit de leur excès d’enthousiasme des années 90, auquel s’est ajoutée la tentation plutôt irréaliste et très contreproductive de se tailler un monopole mondial dans le secteur.
Quelques remises en perspective
S’il est vrai que la Chine s’était, à une période, laissée aller à un rêve de domination mondiale du secteur, il est aussi juste de préciser que les calculs de rentabilité des producteurs concurrents ont contribué à la création momentanée du monopole chinois.
Que la Chine de Deng Xiaoping ait décidé de faire de ses réserves de terres rares un atout commercial et stratégique est une évidence. Que la prise de conscience de cet avantage, peut-être exagéré, ait conduit certains Chinois, à imaginer qu’ils pourraient construire un monopole mondial leur permettant de faire la pluie et le beau temps sur le marché est également une réalité incontestable.
Ces évidences apparurent d’abord dans les déclarations des années 90, traduisant l’enthousiasme des dirigeants de disposer d’une manne de ressources stratégiques leur permettant d’équilibrer leur dépendance croissante aux hydrocarbures ; elles se manifestèrent aussi par les tactiques de rachat, en grande partie avortées, mais très mal perçue en Occident, des grands producteurs américains et australiens.
La Chine essaie de pousser son avantage
Dans une première phase, la Chine réussit à dominer le marché mondial des aimants, multipliant sa production par 10 entre 1997 et 2007. Mais ses ambitions ne s’arrêtèrent pas là. En 2005, elle tenta, par le biais de l’acquisition du pétrolier américain UNOCAL, de contrôler la société Molycorp, propriétaire et exploitant du plus grand gisement américain de terres rares à Mountain Pass en Californie. L’offre de 18,5 milliards de dollars, faite par le pétrolier chinois CNOOC, aurait conféré à la Chine un contrôle total sur les principaux gisements mondiaux connus. Elle fut rejetée par la Maison Blanche.
En 2009, une autre tentative fut bloquée, cette fois par les autorités australiennes. Elles repoussèrent l’offre d’un minéralier chinois de prendre le contrôle, en rachetant ses dettes pour la somme de 252 millions de dollars, de la compagnie australienne Lynas.Corp. Celle minière exploite le gisement de terres rares de Mount Weld, au sud-ouest de l’Australie. Une société chinoise du Jiangsu a cependant réussi à racheter 25% des parts d’Arafura Resources Ltd., un autre exploitant de terres rares australien.
Quant aux consommateurs étrangers, ils ont, jusqu’au milieu des années 2000, très largement profité de la situation chaotique chinoise, des bas salaires, et de la baisse des coûts, qui, en Mongolie intérieure, se payait au prix d’un environnement durablement saccagé. En parallèle, le marché et les exigences de rentabilité, souvent à l’origine des stratégies de court terme, exigeaient la fermeture des mines non rentables aux Etats-Unis et en Australie. C’est cette tendance, qui a elle-même favorisé le monopole chinois, qui est aujourd’hui condamnée par les mêmes acteurs.
Un retour de flamme qui complique la situation de la Chine
Comme souvent, la tentation d’accumulation de puissance, qui se nourrit des déboires de l’histoire chinoise et des humiliations subies au XIXe siècle, a produit des réactions adverses.
Actuellement, le front commun des consommateurs qui ciblent les manipulations, dans un contexte où les producteurs non-Chinois se réveillent, met la Chine dans une position difficile. A quoi s’ajoute le marasme désordonné du secteur, homothétique de celui d’une bonne partie de l’appareil productif chinois. Depuis l’industrie automobile à celle de l’acier, en passant par le secteur des énergies vertes, tous sont accablés par la corruption, les doublons, les gaspillages et les produits de qualité médiocre. Au point qu’aux pires années, près de 60%des exportations de terres rares chinoises étaient produites par des mines illégales fortement polluantes, dont les bénéfices vont toujours aux membres de l’oligarchie locale et nationale, échappant complètement au contrôle de l’Etat.
Confrontée par la crise aux exigences de modernisation et de rationalisation, soucieuse de créer une filière industrielle “high-tech” utilisant les terres rares, élément essentiel de sa mutation industrielle, Pékin réagit aujourd’hui dans l’urgence. Cette réaction passe par des réflexes protecteurs, qui, sur son marché intérieur, permettent de maintenir les prix des terres rares au plus bas niveau possible, pour protéger son industrie naissante.
Dans ce contexte de pressions extérieures, où il s’agit pour la Chine de monter en gamme qualitative, il serait erroné de croire qu’elle se trouve dans une situation confortable. Si le pays doit nettoyer les “écuries d’Augias”, il lui reste encore à acquérir les technologies qui lui permettront de monter en gamme.
Mais pour poursuivre son ambition, la Chine ne peut plus agir comme elle le faisait en 1992. Le pays est depuis passé sous le feu des critiques, et Pékin a perdu une grande partie de sa marge de manoeuvre.
Le “livre blanc”, rendu public au cours d’une conférence de presse du vice-ministre de l’Industrie et des technologies de l’information Su Bo, qui fit salle comble à Pékin, était une réaction du gouvernement chinois à cette longue série de polémiques accusant la Chine de vouloir contrôler et manipuler le marché. L’affaire est d’autant plus sensible que, dans le marasme économique global, les pays développés comptent sur leurs exportations de produits sophistiqués, utilisant précisément les terres rares, pour améliorer leur balance commerciale.
Avec les Etats-Unis et l’Union européenne, le Japon est en première ligne de l’offensive contre Pékin. Rien d’étonnant à cela. En 2011, il a importé 56% des ventes chinoises, ce qui correspond à la moitié des terres rares commercialisées dans le monde. Le pays accuse Pékin, qui nie vigoureusement, d’avoir, en 2010, momentanément stoppé ses livraisons pour exercer une pression sur Tokyo, au milieu d’une de leurs nombreuses échauffourées en mer de Chine de l’Est, à propos des Senkaku. C’est dire à quel point les couteaux sont tirés et les positions divergentes.
La tentative de justification tourne court
Dans ce contexte, il n’est pas non plus étonnant que le plaidoyer du vice-ministre ait fait long feu. Su Bo n’avait pourtant pas ménagé sont talent pédagogique, ni sa peine. Pour justifier la réduction des quotas d’exportation, principale cible des critiques, qui accusent aussi Pékin de manipuler les prix, il a exhibé des photos des sites d’extraction de Mongolie intérieure saccagés par l’exploitation forcenée et souvent illégale. Il a ensuite insisté sur la nécessité d’encadrer le secteur, de regrouper les sociétés d’extraction et de fermer les mines dont la production est inférieure à 20 000 tonnes par an, ainsi que les fonderies de moins de 5 000 tonnes. La mesure entraînera la disparition de 23 mines et de 99 fonderies et réduira encore de 20% les capacités de production chinoises.
Surtout, la conférence de presse a tiré la sonnette d’alarme à propos de l’épuisement rapide des réserves, ce qui a fait dresser l’oreille du marché. Il y a quelques mois, déjà Xu Guangxian — docteur en chimie de l’université de Columbia (1951), connu pour ses recherches sur le nucléaire militaire chinois et père de la filière des terres rares, avait jeté un pavé dans la mare en dénonçant la pollution massive des sites d’extraction. Selon lui, au rythme actuel, les réserves chinoises seraient épuisées dans 30 ans.
Pourtant, en dépit des efforts démonstratifs du ministre, le plaidoyer chinois n’a pas suffi. C’est le moins qu’on puisse dire.
Accusée à l’OMC, la Chine se montre conciliante
A peine une semaine après la conférence de presse, l’UE, confirmant des déclarations faites en mars dernier, portait par la voix de Karel de Gucht, son commissaire au Commerce, l’affaire devant l’OMC. Le commissaire pressait ainsi Pékin d’honorer ses engagements et de se plier aux règles du marché. Dans le même temps, Bruxelles joignait sa voix à celle de Washington et Tokyo, expliquant que les raisons avancées par la Chine pour réduire ses exportations, n’étaient que des prétextes, pour manipuler les prix et soutenir ses producteurs.
Devant ce front uni et craignant que l’affaire ne s’envenime, Pékin fit un geste de conciliation. Le 28 août, le ministère du Commerce annonça en effet que le quota d’export du deuxième semestre serait porté à 9 770 tonnes, ce qui fera un total du quota pour 2012 à 30 996 tonnes. Il s’agissait d’une augmentation de 3% par rapport à 2011.
Cette situation témoignait du fait que le pays a perdu depuis le début des années 2000 ses capacités d’initiative. Mais l’initiative et les capacités de pression ont changé de camp.
La Chine pèse moins sur le marché
D’abord, la vision des réserves mondiales et de la suprématie chinoise a évolué. Alors qu’il y a 20 ans les médias expliquaient que la Chine détenait près de 60% des réserves globales, on ne parle plus aujourd’hui que de 30%.
Ensuite, le pays possède moins de leviers pour influencer le marché. Entre 2006 et 2010, la Chine pouvait peser sur le volume de ses exports et sur les prix. La voilà aujourd’hui prise à son propre jeu. Elle est en position défensive à double titre, sur l’affaire des quotas et sur les prix qu’elle subventionne en interne, contrevenant aux dispositions de l’OMC. Selon l’agence de presse américaine Associated Press et le groupe minier australien Lynas Corp., certaines des terres rares comme l’oxyde de terbium et l’oxyde de neodynium se négocient en Chine respectivement à 57% et 40% au-dessous du cours mondial.
Surtout, les risques de pénuries sur le marché des terres rares ont disparu, du fait de l’atonie du marché et de la réaction des producteurs. En 2011, les exportations chinoises n’ont atteint que 60% des 30 000 tonnes du quota, tandis que les Etats-Unis, l’Australie et le Japon, ce dernier ayant décidé de coopérer avec le Vietnam, se mobilisent pour relancer leur production. L’Inde a, elle aussi, décidé de tripler sa production d’ici 2017. Au point qu’à la fin de la décennie, près de 30% de la production pourrait échapper à la Chine.
Cette situation devrait amener le pays à redoubler d’efforts pour remettre en ordre son secteur, tout en poursuivant, grâce à la coopération étrangère, la mise sur pied d’une industrie performante de transformation des terres rares, aujourd’hui encore dans les limbes. A bien des égards, la situation du secteur est emblématique de celle de l’économie chinoise, dont l’ancien schéma de développement s’essouffle, au moins sur la côte est, et dont la modernisation devient nécessaire, sous peine d’accident.
Notre conseil
Les terres rares, étroitement liées à l’industrie high-tech (aéronautique, industrie d’armement — notamment les aimants -, radars, pots catalytiques, téléphones portables, MP3, batteries pour véhicules électriques, panneaux solaires, éoliennes, etc.) avaient connu une forte hausse entre 2009 et 2011, due aux tensions sur le marché provoquées par les manoeuvres chinoises.
En dépit du retournement de la conjoncture qui, à terme, pourrait priver la Chine d’une partie de ses avantages, elles restent une valeur sûre, essentiellement du fait des besoins de l’industrie de pointe dans les secteurs sensibles (défense et aéronautique) et dans celui des nouveaux moyens de communication.
Leur valeur continuera de grimper tout au long de l’année 2013, après quoi les circonstances décrites dans l’article pourraient entraîner une correction et une stabilisation des prix. Parmi les différents secteurs utilisant les terres rares, celui des aimants permanents utilisés dans l’industrie d’armement, dans les moteurs magnétiques, l’électronique grand public, les batteries de véhicules hybrides est, de loin, le plus vaste. Parmi les terres rares, le cérium est le plus utilisé (30%). Mais le neodynium et le dysprosium bénéficient de la plus forte croissance en volume.



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