Pétrole : Pourquoi les cheikhs se mettent au chinois

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Une page se tourne au Moyen-Orient.

Non, l’Arabie Saoudite n’a pas élu une femme à sa tête, et le Qatar n’a pas décidé d’investir dans une (lucrative) équipe de handball. British Petroleum (BP) vient d’être exclu d’un contrat pétrolier.

Abu Dhabi n’a pas retenu BP dans les préparatifs d’un appel d’offre prévu en 2014 qui concernera un champ on-shore de 1,4 million de barils. Pour vous donner une idée du choc, c’est un peu comme si les Etats-Unis partaient en guerre sans la Grande-Bretagne dans son camp… inconcevable pour un Anglais.

Cela faisait 75 ans que BP n’avait pas été ainsi tenu à l’écart de l’exploration dans cette petite cité-Etat des Emirats. Un tel changement ne peut signifier qu’une chose : d’autres compagnies sont prêtes à assurer la relève. Or lorsque l’on parle de relève dans le Golfe, on pense tout de suite à l’Asie.

Le mouvement semble logique. Après tout, n’est-il pas normal d’accorder plus de place à un client qui vous achète de plus en plus de marchandises ? Cette logique est pourtant risquée, et pourrait conduire à une accélération de notre déclin.

En attendant le sursaut éventuel des majors, je vous propose de vous positionner afin de profiter de cette petite révolution géoéconomique.

Abu Dhabi manie l’argument politique…
Des sources internes ont très vite expliqué que le soutien de la Grande-Bretagne aux révoltes arabes aurait été à l’origine de l’exclusion de BP de l’enchère. En particulier, Abu Dhabi et les dirigeants de la compagnie nationale Abu Dhabi National Oil auraient été heurtés par un reportage de la BBC sur la répression des mouvements d’opposition au régime.

L’explication est convaincante… jusqu’à un certain point. L’Angleterre a effectivement participé au renversement du général Kadhafi, mais la France était tout aussi impliquée. Or Total n’a pas été exclue de l’enchère. De manière générale, à part BP, aucune des majors, pourtant clairement identifiées comme “occidentales”, n’ont été inquiétées.

Il semble que cette décision ressemble plus à un avertissement. Abu Dhabi se permet ce camouflet pour indiquer que les Emirats arabes unis n’ont qu’à claquer des doigts pour trouver de nouveaux partenaires.

Et en premier lieu, l’Asie.

… pour préparer son virage à l’est
L’Asie a vu sa présence dans le Moyen-Orient se renforcer depuis la crise économique de 2008. D’abord ces pays ont profité de la baisse de régime des Occidentaux en 2009. Alors que le monde occidental soignait ses plaies, réduisait sa consommation et ses engagements dans la région, les Emergents nouaient des liens avec les capitales du Golfe.

En plus d’une consommation en berne, les pays occidentaux, au premier rang desquels les Etats-Unis, s’efforçaient de réduire leur dépendance au Moyen-Orient. Les importations de Washington ont ainsi baissé de 26% depuis 2006, et de 11% en provenance du Golfe, même si elles ont eu tendance à remonter ces derniers mois.

Importations américaines de pétrole depuis 2011

Importations américaines de pétrole depuis 2011

Le Moyen-Orient représente désormais moins de 30% des importations US.

Ce désengagement s’est également doublé d’une démobilisation militaire. Dans le Golfe, les Etats-Unis ont été contraints de réduire leur flotte essentiellement pour des raisons budgétaires. Dans le même temps, Pékin a effectué pour la premières fois de son histoire des manoeuvres communes avec plusieurs pays du Golfe.

Le retrait des troupes américaines d’Irak a également été un signe fort de ce désengagement. Là encore, la nature ayant horreur du vide, la présence américaine a vite été remplacée, du moins dans certains secteurs. La mise aux enchères des blocs d’exploitation en Irak a été l’occasion de voir la rentrée en force des groupes chinois comme CNOOC dans le pays.

L’Asie s’impose de plus en plus dans le Golfe
Ce tournant est bien entendu visible dans les chiffres. Pas un seul des barils sortis du sous-sol d’Abu Dhabi n’est exporté vers l’Europe ou les Etats-Unis. Les 2,7 millions de barils que le pays produit par jour vont directement en Chine, au Japon ou en Corée du Sud. De même, cette année, pour la première fois de son histoire, l’Arabie Saoudite a exporté davantage de pétrole vers la Chine que vers les Etats-Unis.

Et cette tendance n’est pas prête de s’arrêter là. En plus de ses investissements en Irak, Pékin finance actuellement une raffinerie à Yanbu, en Arabie Saoudite. De même, le pipeline qui doit relier Abu Dhabi à Fujaïrah, et qui doit au passage éviter de provoquer une Troisième Guerre mondiale en évitant le détroit d’Ormuz, sera construit par des Chinois.

Le marché du Golfe reste essentiel aux majors
Cette poussée des compagnies asiatiques est inquiétante pour les Occidentaux tout simplement parce que contrairement à ce qu’affirment nos dirigeants, le Golfe sera de plus en plus important dans nos approvisionnements à long terme. Si les pays de l’OPEP ne représentent que 40% de la production pétrolière mondiale, ils sont assis sur 72,5% des réserves prouvées. Le temps joue donc en leur faveur, car au final, ce seront ces pays qui seront les derniers producteurs de pétrole.

Comme l’explique Thomas Porcher dans “Regards sur un XXIe siècle en mouvement”, “la stratégie unique de l’OPEP consiste donc dans l’épuisement des réserves des pays non-OPEP, pour pouvoir être en monopole et pratiquer un prix de monopole”.

Avant que ces pays ne s’entendent avec l’Asie sur leur approvisionnement en pétrole, il est urgent pour nos majors de sécuriser leur place au coeur de l’exploitation pétrolière du Golfe.

Mon conseil
Que les majors s’effacent ou reviennent en force dans le Golfe, la Chine semble devoir s’imposer comme un partenaire incontournable de la région. D’ailleurs c’est la stratégie pétrolière de la Chine qui attise en partie la guerre des nerfs entre le pays et le Japon autour des îles Senkaku. Le contrôle de ces îles permettrait à la Chine de mettre la main sur d’importantes ressources en hydrocarbures, et d’autre part de sécuriser la route maritime qui mène jusqu’au Golfe. Cécile Chevré revient d’ailleurs dans la Quotidienne d’Agora sur ce conflit qui oppose les géants asiatiques.

En attendant, il est peut être temps de regarder quels sont les groupes qui profiteront d’un plus grand accès aux ressources énergétiques de cette région. Parmi les groupes asiatiques, Sinopec, coté à New York, semble avoir une longueur d’avance sur ses concurrents chinois et asiatiques. A surveiller de près.

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Florent Detroy

Rédacteur en Chef de Matières à Profits
Florent Detroy est journaliste économique, diplômé de Science Po Grenoble.

Spécialiste des matières premières et des pays émergents. Florent Detroy a en particulier une connaissance approfondie de l'ensemble de la chaîne industrielle des matières premières – des pays producteurs aux marchés de consommation.

Pour comprendre les ressorts des marchés, il n'hésite pas à se rendre dans les confortables bureaux londoniens des négociants en commodities comme dans les plaines inhospitalières d'Asie Centrale ou dans les nouvelles mégalopoles asiatiques.

Aujourd'hui, il se consacre au conseil pour particuliers en tant que rédacteur en chef de Matières à Profits. Son but : vous ouvrir les portes du marché des matières premières. Faites-lui confiance.

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