Pourquoi la Chine veut-elle absolument manger des hot-dogs ?

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Cela fait partie de ces petits paradoxes de la mondialisation, qui font la joie des journalistes. Fin mai, le groupe chinois Shuanghui a offert 4,7 milliards de dollars pour le rachat de la société américaine Smithfield Foods, le plus grand producteur de porcs des Etats-Unis. Le groupe pourrait alors devenir le producteur des saucisses de hot-dogs que l’on mange au coeur des grandes villes américaines. Tout un symbole…

Ce type d’entrisme chinois rappelle les heures les plus sombres du capitalisme européen, lorsque l’homme d’affaires Li Ka-Shing s’était emparé du parfumeur français Marionnaud originaire de Montreuil. Un malaise similaire s’était emparé des Européens lorsque le constructeur automobile chinois Geely avait racheté le constructeur suédois Volvo, ou lorsque Cosco avait investi dans le port du Pirée.

Le malaise provenait de l’impression que la Chine continuait de faire son marché dans les pays occidentaux. Pourtant l’histoire de Smithfield est plus compliquée que ça.

Si la Chine fait son marché, elle ne fait que suivre une tendance générale qui transforme en ce moment toutes compagnies d’agrobusiness en une vraie perle rare. Les groupes agricoles sont entrés dans une trépidante course à la taille. Dans cette hyper compétition, seuls quelques groupes sont en train de tirer leur épingle du jeu.

Une Chine affamée…
Une chose est sûre, les Chinois ont faim. Voire de plus en plus faim. “Nourrir la Chine dans le contexte de sa croissance économique rapide et de ses ressources limitées est une tâche redoutable” résumaient l’OCDE et de la FAO dans leur étude récente sur les perspectives agricoles 2013-2022. Selon l’étude, les importations de céréales secondaires, destinés à l’engraissage des élevages, devraient doubler d’ici 2022. Ses importations de soja devraient elles croître de 40%, alors que les importations de boeuf doubleront.

Mais c’est bien évidemment dans le porc que la Chine doit assurer ses approvisionnements. Si l’Asie est le premier producteur mondial, c’est avant tout grâce à la Chine. Pékin a produit 51 millions de tonnes de porc en 2012, sur une production mondiale de 110 millions de tonnes. Toutefois le pays sera le premier consommateur mondial par tête d’habitant qu’en 2022 selon la FAO et l’OCDE, ce qui laisse une forte marge de progression de la consommation, de l’ordre de 5 à 8% par an. Si des gains de productivité peuvent être obtenus, la Chine n’aura pas d’autre choix que de se tourner vers les marchés internationaux.

Afin d’éviter au maximum les barrages politiques face à ce type d’accord, les acteurs de l’accord ont tout de suite accompagné l’annonce de déclarations rassurantes. Ce rachat est destiné à nourrir le peuple chinois, et non pas à exporter des produits chinois aux Etats-Unis. A travers cet accord, nous assistons réellement à une nouvelle phase de la politique chinoise.

… qui lance sa troisième vague d’internationalisation…
Il s’agit de la troisième vague d’achats de la Chine à l’étranger. Après les matières premières (mines au Pérou, pétrole au Canada…), après les technologies (chimie en Allemagne, automobile en Suède…), l’empire du Milieu répond à l’essor de sa classe moyenne et le développement de sa société de consommation en sécurisant son accès à la nourriture.

Et le plus frappant, c’est que Pékin n’hésite plus à frapper directement à la porte des Etats-Unis. Les tentatives précédentes ne s’étaient pas conclues sur des succès. On se souvient de l’échec du rachat du pétrolier Unocal par le chinois CNOOC en 2005, ou l’extrême prudence du gouvernement canadien face aux rachats de Nexen par le même CNOOC. La différence, c’est que Pékin a évolué, et essaie de faire oublier son image de prédateur.

… mais qui joue selon les règles de la mondialisation
Ce deal ne ressemble pas aux tentatives précédentes de rachats de groupes américains. Nous sommes peut-être devant l’ouverture d’une nouvelle ère dans les rapports sino-americain, que la rencontre entre le président chinois Xi Jinping et Barack Obama la semaine dernière aurait symboliquement ouvert. Deux faits appuient cette hypothèse :

  • La Chine devient un acteur financier rationnel

On a souvent reproché à l’empire du Milieu de surpayer ses rachats à l’étranger, notamment dans l’énergie ou la mine. Cette dynamique s’inscrivait dans une logique de sécurisation des matières stratégiques, les compagnies publiques étant largement subventionnées pour l’Etat central indépendamment de la rentabilité des accords. Cette époque est révolue.

Comme l’a souligné le New York Times, ce deal est aussi une affaire pour Wall Street. Au capital de Shuanghui, on est surpris de reconnaître des acteurs bien connus des hautes sphères de la finance internationale. Ainsi Goldman Sachs, CDH Investments ou encore le fonds souverain de Singapour sont y présents. On retrouve plus classiquement le fonds New Horizon Capital, le fonds d’investissement du fils de l’ancien Premier ministre Wen Jiabao.

Comme le résume Chen Zhiwu, professeur de finance à l’université de Yale, “une telle structure est un réel tournant, justifiée d’abord par la volonté de repartir le risque parmi davantage d’acteurs, et également afin de signaler que cet accord est une vraie transaction, de laquelle a été exclue tout motif politique”. On se souvient que la Chine avait perdu une grande partie de la confiance des investisseurs après des scandales à répétition sur les comptes truqués de compagnies chinoises.

  • La Chine concurrence ainsi les plus grands acteurs de l’agrobusiness

Cette confiance des acteurs financiers internationaux est importante car la compétition internationale dans le secteur est en train de s’exacerber. Glencore fut un des premiers à dégainer, avec le rachat du trader en céréales canadien Viterra pour 6 milliards de dollars. Vint ensuite le trader japonais Marubeni, qui a racheté Gavilon pour 2,6 milliards de dollars. Enfin ADM s’est emparé de l’australien GrainCorp pour 3 milliards de dollars. Malgré l’actuel repli des cours des matières agricoles, tous s’accordent à dire que le secteur est haussier à long terme.

C’est dans cette optique qu’il faut voir le premium de 31% par action de l’offre de Shuanghui. D’ailleurs, une surenchère n’est pas exclue, et les prix pourraient monter encore plus haut.

Mon conseil
Le rachat de Smithfield a été une surprise pour les marchés, ce qui témoigne bien de la difficulté à anticiper ce type de mouvement. Toutefois les opportunités pour profiter du marché de l’agriculture existent encore. D’abord, le patron de Louis Dreyfus a annoncé que la compagnie ne pourrait pas rester privée éternellement. Comptant parmi les 4 plus grands traders en matières agricoles, la société marseillaise sera un investissement d’avenir.

[NDLR : Matières à Profits s'est positionné le mois dernier sur un des plus importants négociants en matières premières. Grâce à ses investissements dans l'amont de la chaîne ces 3 dernières années, 2013 sera l'année du décollage de cette société. Pour profiter d'une croissance de 23% du titre, retrouvez plus de détails dans Matières à Profits.]

Une autre façon de rester au contact de ce secteur est de garder un oeil sur des compagnies spécialistes d’autres productions, comme le poulet, avec Tyson (TSN:NYSE), ou les oeufs, avec Cal-Main Foods (CALM:NYSE).

Bon investissement.

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Florent Detroy

Rédacteur en Chef de L'Edito Matières Premières et de Matières à Profits
Florent Detroy est journaliste économique, diplômé de Science Po Grenoble.

Spécialiste des matières premières et des pays émergents. Florent Detroy a en particulier une connaissance approfondie de l'ensemble de la chaîne industrielle des matières premières – des pays producteurs aux marchés de consommation.

Pour comprendre les ressorts des marchés, il n'hésite pas à se rendre dans les confortables bureaux londoniens des négociants en commodities comme dans les plaines inhospitalières d'Asie centrale ou dans les nouvelles mégalopoles asiatiques.

Aujourd'hui, il se consacre au conseil pour particuliers en tant que rédacteur en chef de Matières à Profits. Son but : vous ouvrir les portes du marché des matières premières. Faites-lui confiance.

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