Certains d’entre vous me demandent mon avis sur l’or et le krach que nous vivons actuellement. Je vais être très humble : non, je ne vous donnerai pas de “marche à suivre”, je ne vous dirai pas ce qu’il faut faire ou ne pas faire, je ne vous dirai pas ce qu’il faut penser ou ne pas penser…
Je peux en revanche vous dire comment je vis le sell off de l’or, comment je l’analyse et y réagis et quelles sont mes convictions. Tout ceci ne sont que des points de vue que peut-être vous ne partagerez pas ; ce sont les miens et je vous les soumets. Je ne suis pas devin, en revanche j’ai des repères et des valeurs (profondément inspirés par ma culture germanique), des choses dans lesquelles je crois et qui me guident.
Peut-être les éléments que je vais vous soumettre vous permettront de prendre sereinement les bonnes décisions. S’ils peuvent aider ne serait-ce que quelques-uns d’entre vous, ce sera déjà beaucoup.
Concernant l’or, j’ai toujours eu deux lectures
Cela peut au premier abord paraître schizophrène et difficile à concevoir. Il n’en est rien.
Si comme moi vous investissez à court et moyen terme dans l’or et les mines, vous comprenez qu’on peut raisonner “graphiquement et techniquement” pour prendre des décisions d’investissements opportunistes, à un moment donné, à la baisse comme à la hausse. Dit autrement, vous faites des “allers-retours” de moyen terme et vous utilisez un bon money management (stop, taille de position, exit strategy…). Votre investissement vise la plus-value.
Ceci n’empêche pas que l’on peut, en parallèle, avoir une seconde lecture beaucoup plus macro-économique sur l’or, avec un point de vue fondamental plus “profond” et de long terme. L’or est ici un placement et vise la préservation.
Voici mon analyse sur ce qui s’est passé ces derniers jours.
Nous avons été confrontés à des “ventes de panique”
Je vous rappelle qu’en deux séances l’or est passé de 1 560 $ à 1340 $ ; 200 $ partis en fumée en un temps record. On n’avait pas vu cela depuis 1980…
C’est un phénomène à la fois technique et émotionnel, difficile à enrayer une fois lancé.
C’est aussi et surtout pour l’investisseur, au mieux un moment de grand stress, au pire un moment de grande détresse. Pour avoir vécu et subi des krachs par le passé, je sais ce que l’on peut ressentir dans ces moments-là.
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Dans le premier cas l’investisseur “s’est blindé”. Il résiste au choc grâce à un bon money management qui le sauve (il a placé des stops, la taille de ses positions est bien calculée, il a une stratégie de sortie…)
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Dans le cas contraire, l’investisseur est à nu, désemparé, seul et confronté à un grand moment de panique. La décision de vendre est prise “à chaud” et est réalisée “à tout prix”. Le cerveau reptilien de l’investisseur court-circuite en quelques sortes le cortex. C’est une réaction émotionnelle classique, une sorte de “coup d’état émotionnel“.
Est-ce la bonne décision ? Fallait-il vendre l’or lundi ?
La seule chose dont je sois certaine, pour l’avoir expérimenté à mes dépens par le passé, c’est qu’il ne faut JAMAIS réagir à chaud en plein krach boursier. Jamais. Ne serait-ce que parce que bien souvent, dans les cas aussi extrêmes, il y a un “rebond technique” qui s’en suit (c’est le cas d’ailleurs puisque ce matin l’or revient vers les 1 400 $).
Or on a toujours intérêt à attendre pour se donner le temps de la réflexion, pour décider sereinement, à froid, de la stratégie à mettre en oeuvre.
Que va-t-il se passer maintenant ? La grande tendance haussière de l’or est-elle définitivement brisée ?
Personne ne le sait ; et tout est possible. Comme le dit si bien Jim Rogers : “les marchés sont capables de grimper beaucoup plus haut que vous ne pouvez l’envisager ; et de chuter bien plus bas que vous ne pouvez l’imaginer”…
Il a raison.
Première lecture — Voici quelques éléments techniques sur l’or
Je commence par l’analyse technique qui intéressera les investisseurs plutôt “opportunistes”, ceux qui aiment faire des “allers-retours” sur l’or (ma première lecture).
Techniquement, nous avons eu deux signaux clairs ces dernières semaines :
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la formation d’une “croix de la mort” en février dernier (dont j’ai eu l’occasion de vous parler) était un premier signe très négatif (la moyenne mobile à 50 jours passe sous celle de 200 jours) sur la tendance de l’or.
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la cassure de la grande oblique ascendante, support de long terme, était un autre très mauvais signal.
A ce stade les “investisseurs opportunistes” ont commencé à réagir, en prenant leurs bénéfices, en positionnant des stops sous les 1 530 $, en réduisant leur exposition voire en prenant des positions vendeuses.
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Vendredi, nous avons cassé la zone de soutien horizontale majeure située autour des 1 530 $. Or plus une zone de support a résisté longtemps et vaillamment dans le temps, plus la cassure qui s’en suit est violente et sévère quand elle intervient. C’est ce qui s’est passé.
Tous les ordres de “vente stop” étaient placés sous la cassure de cette zone, ce qui a généré un mouvement de baisse violent sur lequel sont venus se greffer les programmes algorithmiques (les “robots”), puis les réactions émotionnelles des investisseurs paniqués, “vendeurs à tout prix”.
Où cela peut-il nous mener ?
Vers la zone des 1 280-1 300 $. Certains visent même un retour vers les 1 150 $.
A la hausse, l’or peut rebondir vers les 1 530 $. Ce “feu support” est transformé aujourd’hui en résistance.
Voilà pour les éléments purement techniques. Encore une fois, nous sommes dans une bataille entre bulls opportunistes (spéculateurs qui jouent le rebond) et bears (détenteurs qui paniquent et vendent). Les ressorts émotionnels restent très importants. Techniquement, tout est possible dans les prochains jours/semaines. A la hausse comme à la baisse. Je m’attends à beaucoup de volatilité.
Seconde lecture — plus fondamentale
Intéressons-nous maintenant au côté fondamental (seconde lecture), qui intéressera les investisseurs détenteurs d’or physique (qui sont dans une optique de préservation et de “Buy & hold“). Plusieurs éléments expliquent la chute de l’or la semaine dernière :
- La révision à la baisse du cours de l’or par Goldman Sachs mercredi 10 avril (prix moyen de l’or pour 2014 à 1.350 $) : “Nous pensons qu’un fort rebond des prix de l’or est improbable“.
- Les craintes d’un arrêt du quantitative easing (QE) d’ici la fin de l’année pour cause de reprise économique. A titre personnel, je suis très sceptique sur ce point. Si la Fed met un terme à ses rachats d’actifs, les taux longs remonteront. Je ne crois pas que les Etats-Unis puissent prendre ce risque étant donné le poids de leur dette et l’impact budgétaire qui en découlerait. Je ne crois pas non plus que les Américains prendront le risque d’une remontée importante du dollar contre le yen et l’euro car cela nuirait à leur compétitivité. Je ne crois pas enfin que la croissance reparte aussi fortement et solidement qu’anticipée. Le Japon kamikaze continuera à imprimer à grande échelle. Les Britanniques n’hésiteront pas un instant à la relancer la planche à billets si besoin.
Là encore, ce sont des points de vue personnels. Sachez également que pour Morgan Stanley, l’arrêt du QE en fin d’année n’est pas un scénario probable (note du 16 avril)… Goldman Sachs pense le contraire.
- Autre facteur de baisse du cours de l’or : la peur de voir Chypre vendre son or pour “payer l’ardoise” qui ne cesse de gonfler. Les investisseurs craignent que l’idée ne fasse “tache d’huile” et que de grandes quantités d’or physique affluent sur les marchés.
Je n’y crois pas. D’abord parce que le mouvement est plutôt au “rapatriement de l’or”. Ensuite parce que je ne suis pas certaine que les stocks d’or soient physiquement présents dans les réserves des banques centrales. Le cas de L’Allemagne, qui doit attendre 7 ans pour pourvoir rapatrier une partie de son or, va dans ce sens. (Il est fort probable que les banques centrales aient loué leur or aux Bullions banks qui l’ont revendu pour placer les fonds dans des actifs plus rentables). Dans sa note parue mardi 16 avril (le lendemain du krach), la banque Morgan Stanley explique qu’elle ne souscrit pas au scénario “tache d’huile“…
- Enfin, l’annonce par l’Ogre Chinois d’un ralentissement de sa croissance économique (ce qui est synonyme de risque inflationniste maîtrisé) a définitivement enfoncé l’or lundi. Très juste. Ce qui renforce d’autant le risque lourd qui pèse sur son système bancaire gavé de créances douteuses dont on ne connaît ni les montants, ni la répartition, ni le niveau de risque associé, tant l’opacité qui entoure ces opérations est importante. La Chine n’est pas à l’abri d’un incident financier significatif…
Les questions que vous devriez vous poser avant d’agir
Vous hésitez quant aux décisions à prendre ? Pour savoir comment réagir, et décider au mieux, vous devriez vous demander pour quelles raisons vous détenez un placement or physique long terme ? Et si ces raisons sont toujours valables aujourd’hui, ou “obsolètes” ?
Vous pourriez par exemple vous poser les questions suivantes :
- Les banques centrales vont-elles définitivement cesser d’imprimer de la monnaie aux Etats-Unis, au Japon, en Grande-Bretagne ou encore en Europe ? Finis les taux zéro, LTRO, TWIST, QE… ?
- Pensez-vous que la crise de l’euro est définitivement terminée ? Que Chypre, la Grèce, l’Espagne voire la France ne nous joueront plus de mauvais tour ? Que le fait qu’un Allemand sur quatre (25%) se dise “prêt à voter pour un parti anti-euro” (qui a pour objectif de sortir de l’euro) n’est pas un risque pour l’euro ?
- Avez-vous à nouveau confiance dans les monnaies papier ? Pensez-vous qu’il n’y a plus de risque de dépréciation monétaire (dans ce cas, vous n’avez plus besoin d’or pour préserver votre capital d’une perte de pouvoir d’achat) ? Finies les dévaluations compétitives… ? Finis les taux réels négatifs ?
- Pensez-vous que le problème de la dette et du remboursement de la dette sont définitivement sous contrôle ? Au Japon, aux Etats-Unis et en Europe ? Pensez-vous que les déficits budgétaires sont définitivement sous contrôle ?
- Corolaire : pensez-vous que la croissance est définitivement à notre porte et repartira de façon suffisamment forte pour nous assurer beaucoup de rentrées fiscales pour “combler les trous” ?
- Etes-vous certain que l’argent injecté dans le système, qui pour l’instant reste dans le monde de la finance (et participe à créer des “bulles”) n’ira jamais se déverser dans la sphère de l’économie réelle pour générer à terme de l’inflation ? Faites-vous confiance aux chiffres officiels de l’inflation dont les méthodes de calcul ont été revues pour en freiner le rythme ? (les graphiques du taux d’inflation calculés selon “les méthodes d’avant” sont édifiants).
- Pensez-vous que nous sommes définitivement à l’abri d’un sanglant krach obligataire en cas de remontée des taux d’intérêt ?
- Dernier point de vue. Pensez-vous qu’on peut se permettre d’assister à une baisse massive de la production d’or physique ?
Le cours de l’or est en train de se rapprocher du coût de production d’une once d’or. A 1 200 $ / 1 300 $ l’once, les minières ne font plus de bénéfices. En deçà, elles font des pertes et mettent la clé sous le paillasson (ce qui entraînera une forte baisse de la production et des investissements). Or l’or physique est aujourd’hui déjà insuffisant, il y a pénurie (la courbe des prix future de l’or n’est-elle pas en backwardation parce que la livraison physique est recherchée ; mais rare à obtenir ?). L’or papier en revanche, il y en a beaucoup (100 fois plus que l’or physique auquel il est adossé).
- Etes-vous convaincu qu’il n’y a aucun risque de décorrélation entre le prix de l’or papier et de l’or physique ? Lors du krach que nous venons de vivre, le papier or a été massivement vendu. Mais l’or physique est ramassé en Chine, Inde et au Japon. Jamais on n’a autant demandé “livraison physique” sur le Comex depuis quelques semaines déjà. Quant aux banques centrales des pays émergents qui accumulent l’or depuis des mois, il y a fort à parier qu’elles vont ramasser également.
Il y a beaucoup d’autres questions qu’on pourrait se poser. Mais si déjà vous avez répondu par l’affirmative à toutes ces questions, peut-être devriez-vous vendre sur rebond de l’or vers 1 400 $, puis vers 1 500 $
Si vous avez répondu “oui”, peut-être devriez-vous vendre votre or
Wall Street et l’or papier sont en train de nous dire que tous les problèmes sont réglés. Si c’est aussi votre avis, peut-être devriez-vous vendre votre or : pas de risque en vue, donc pas de nécessité de se protéger. C’est ce que je ferai à votre place. Mais je ne suis pas à votre place, et ce n’est pas mon intime conviction.
Je n’arrive pas à me résoudre à répondre par l’affirmative à toutes ces questions. Je ne pense pas que les problèmes soient réglés. Je ne suis pas certaine que la croissance sera suffisamment forte ; je pense qu’il y a un risque anti-euro fort ; je pense que les problèmes de dettes et déficits budgétaires sont loin d’être résolus ; et que l’impression monétaire ne cessera pas de si tôt. Je vois bien que l’or physique est de plus en plus recherché. Et bien d’autres choses dont je ne peux vous parler ici…
Et de surcroît, j’ai une forte culture allemande ce qui me pousse naturellement à me hedger (protéger) contre les risques de dépréciation des monnaies papier. Il y a là un biais important, je vous le concède.
Quel que soit votre choix, il faut en assumer la décision et les conséquences. Ainsi va la vie.
Et si vous êtes de ceux qui décidez de conserver leur or, n’oubliez pas de tenir compte de votre profil personnel (quelle est votre optique d’investissement ? Aurez-vous besoin des fonds sous peu ? Quelle est votre tolérance à la volatilité ?…), ceci afin de bien calculer la taille de votre position or physique (quelques %).
En conclusion :
Je ne sais pas jusqu’où l’or remontera ; je ne sais pas jusqu’où il peut baisser. Mais j’ai la conviction que les raisons de sa hausse sont toujours valides ; et que l’or n’a d’intérêt que si vous le détenez en physique (optique préservation).
Enfin, pour des raisons aussi familiales qu’historiques, j’ai une tendance naturelle à me méfier des monnaies et des décisions des États quand le temps se gâte.




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