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Alors qu'on crie au trop plein de stocks, Pékin manque d'aluminium !
par Emmanuel Gentilhomme
Mardi 28 juillet 2009
Voilà un bon mois que l'aluminium testait les 1 700 $ la tonne (au comptant), un niveau proche de son record annuel. En juin, trois assauts se sont brisés sur cette résistance qui mérite bien son nom. Sur repli, et en prenant son élan, il vient de pulvériser cette résistance et le seuil des 1 800 $ dans la foulée, et caracole actuellement autour des 1 875 $ la tonne.
Voyons un peu comment il en est arrivé là.

Evolution du cours de l'aluminium depuis six mois en $ la tonne sur le LME
Nous vous avons déjà parlé la semaine dernière des "super-stocks" qui singularisent l'aluminium relativement aux autres métaux industriels. Plus qu'ailleurs, les fondeurs ont mis du temps à réduire leur offre alors que la demande chutait.
Réduction des capacités de production
L'an dernier, selon l'US Geological Survey (USGS), les capacités mondiales de production étaient de 44 millions de tonnes (Mt), soit 10% de plus que le métal effectivement produit (environ 40 Mt).
Depuis le début de l'année, selon le cabinet spécialisé CRU, les aluminiers ont retiré du marché (temporairement, en faisant tourner leurs usines au ralenti) sept millions de tonnes de capacités, dont la moitié grâce à la Chine. Soit une baisse de 16% des capacités mondiales de production dans laquelle la Chine a pris davantage – la moitié – que la part qui lui revient – elle représente le tiers de l'offre comme de la demande. Logique : c'est en Chine que les capacités excédentaires étaient les plus marquées.
Grand mouvement de concentration en Chine
Voilà qui semble cohérent avec l'objectif fixé en février dernier par le gouvernement chinois qu'est le Conseil d'Etat : en 2011, a-t-il décidé, l'outil sidérurgique devra être rationalisé et les 10 premiers aluminiers chinois devront concentrer 70% de la production. Dès cette année, le Conseil veut aussi fermer les fonderies les plus anciennes, soit 800 000 t de capacités définitivement retirées du marché. En théorie du moins.
Sévère ajustement de la production d'aluminium
Selon les statistiques de l'institut international de l'aluminium (IIA), l'offre a effectivement fléchi. La production quotidienne de métal, qui était de 109 tonnes (t/j) en juin 2008, a nettement reculé à partir de novembre pour tomber à 94 t/j en mars 2009, soit une baisse de 14,3% sur la période. S'ils ont pris leur temps, les industriels de l'aluminium n'ont pas chômé.
Ils en ont peut-être même fait trop, et trop tard !
En quête de cash, ces aluminiers ont aussi gagé auprès des banques des quantités croissantes de métal prêt à livrer dont ils ne savaient que faire. Ce métal a notamment atterri au London Metal Exchange (LME), où il gonfle les entrepôts (4,4 Mt à ce jour, deux fois plus qu'en décembre). Mais comme les trois quarts de cet énorme tas de métal sont gagés auprès de banques en échange de prêts, ces stocks sont consignés du LME tant que les "deals" entre industriels et banquiers n'auront pas été débouclés, soit d'ici un an environ.
Stocks en CDD et stocks stratégiques
Seule la "captivité à durée déterminée" (CDD !) de ces stocks de marché, sans parler de stocks privés occultes mais bien réels, explique que les prix aient pu se redresser alors que les volumes entreposés ne cessaient d'augmenter. De plus, un nouveau type de stocks est apparu : les stocks stratégiques, comme ceux constitués depuis décembre par la Chine viason Bureau des réserves de l'Etat (BRE). Des nouveaux venus massifs et peu transparents.
Bref, fin février-début mars, le cours de l'aluminium atteignait un point bas juste au-dessous des 1 300 $/t, avant de finalement remonter. Principaux catalyseurs de la hausse : la constitution de stocks stratégique en Chine (dont celui du BRE), le plan de relance "sino-chinois" et des mesures nouvelles annoncées au creux de l'hiver.
Alors qu'on crie au trop plein de stock, l'aluminium manque en Chine
Tout cela provoque un surcroît inattendu de demande qui tend vivement le marché chinois de l'aluminium. En effet, les stocks du LME y sont coincés et les aluminiers chinois ont réduit leur production (-24,6% entre juin 2008 et mars 2009 !) !
Cette tension a un prix : en avril-mai, la tonne d'aluminium se paie à Shanghai avec une prime de l'ordre de 200 $/t sur le cours de Londres... Les rares stocks qui peuvent encore bouger sont dirigés vers la Chine par des négociants trop heureux d'encaisser des profits rapides. Alors qu'il est partout en surnombre, l'aluminium manque en Chine.
Cette bizarrerie économique a des conséquences statistiques inattendues. Regardez donc ce drôle de graphique. Non, le seul "bond en avant" des ventes automobiles chinoises ne peut pas expliquer de telles variations !

Machine arrière : la production remonte !
Autre paradoxe de cette affaire : certaines mesures décidées par Pékin (stockage public et relance) se télescopent avec d'autres (la rationalisation des fonderies d'aluminium). Tenez : après son point bas de mars (94 t/j), la production quotidienne d'aluminium atteignait 95,4 t/j en mai, et en volume, elle a augmenté de 2% entre mars à mai.
Les capacités de production chinoises ôtées du marché sont en train d'y revenir à toute vitesse
Mais ce chiffre global ne veut pas dire grand-chose : en Occident, la production a continué de reculer (de -2,5 à -5%) sur cette période, alors qu'elle décollait de 11,4% en Chine ! Vous nous voyez venir : les capacités de production chinoises retirées du marché sont en train d'y revenir à toute vitesse.
Yu Dongming, du département métallurgique du Comité pour le Développement national et la Réforme, a confirmé fin juin au magazine Caijing que le BRE avait acheté 590 000 t d'aluminium. M. Yu a aussi ajouté : "compte tenu du marché actuel, les raffineurs d'aluminium ont déjà recommencé à faire des profits et les prix des métaux non-ferreux ont rebondi. Les mesures ont donc produit les effets attendus et dans ces conditions, nous n'anticipons pas que le pays continuera à accroître ses réserves."
Le BRE va s'arrêter d'éponger l'excès mondial de stock
Or que nous disait que World Bureau of Metals Statistics, quelques jours plus tôt ? Que de janvier à avril 2009, la production globale d'aluminium a excédé la demande de 591 000 tonnes, soit 3,3 fois plus que l'an dernier à la même époque et... presque autant que les emplettes réalisées par le BRE.
Je dirais bien qu'au début de l'année, le BRE a débarrassé le marché mondial de son excédent d'aluminium. Mais il n'a plus l'intention de continuer, du moins tant que les prix se maintiendront à leur niveau actuel.
Quelles perspectives de cours pour l'aluminium ?
Terminons avec quelques prévisions récentes. Les analystes de Barclays et de Harbor Intelligence estiment que les tensions chinoises porteront la tonne d'aluminium vers 1 800 à 2 000 $/t dans les mois qui viennent.
Mais tout comme l'aluminier russe Rusal, Goldman Sachs voit la tonne d'aluminium revenir à 1 400 $ d'ici septembre, tout comme Fortis et Société Générale. Les analystes de Société Générale vont même plus loin encore : ils voient le métal blanc tomber à 1 160 $/t en 2010, l'année où les stocks du LME devraient cesser d'être... "dé-gagés". Avant d'envisager une remontée à 2 020 $/t l'année suivante.
Voilà de beaux mouvements à capter en termes d'investissement.
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