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Le sucre, LA matière première politique par excellence
par Sylvain Mathon
Mercredi 03 décembre 2008
Avec le coton et le café, le sucre constitue le troisième "pilier" historique du New York Board of Trade (NYBOT).
Ravalée depuis longtemps au rang de produit de base, décriée par les diététiciens, la poudre blanche a perdu de son prestige... Et pourtant, le sucre, c'est LA matière première politique par excellence.
A quoi sert-il ?
Depuis le boom des carburants verts, on l'emploie à la production d'éthanol, par fermentation. Le Brésil, vous le savez sans doute, s'est fait le champion de cette industrie -- plus efficiente que celle de l'éthanol américain, à base de maïs.
Le procédé est d'autant plus intéressant que le résidu fibreux de la canne, la bagasse, fournit un excellent combustible qui diminue d'autant la facture énergétique. Bien entendu, la rentabilité à moyen terme de l'affaire dépend directement des cours du pétrole -- du moins, tant qu'il en reste.
Mais pour aborder les bases historiques de ce marché, il faut s'intéresser aux emplois traditionnels du sucre.
Le sucre est surtout un luxe banalisé
On peut lui contester son statut de denrée vitale : c'est un bon agent de conservation, mais ses bénéfices nutritionnels sont faibles. Son apport énergétique, lui, est exceptionnel, ce qui en fait un bon soutien pour les travaux de force.
Les enfants ne s'y trompent pas : le premier atout du sucre, c'est sa capacité à nous faire plaisir. Le sucre est d'abord un luxe -- un luxe banalisé par la massification qu'a rendu possible la révolution industrielle, tout comme le tabac ou l'automobile...
Le sucre a mis à genoux les Indiens d'Amérique, et acheté la paix sociale dans l'Europe industrialisée... Si vous cherchez un opium du peuple, voilà un candidat plus convaincant que la religion !
A l'aube de la Grande Guerre, le sucre comptait pour 17% de l'apport calorique moyen des Britanniques. Un citoyen de l'Empire en ingérait alors 42 kg/an. Aujourd'hui, un Américain en consomme dans les 29 kg ; un Brésilien, 58 kg ; un Chinois, 11 kg ; un Indien, 20 kg.
Son histoire est indissociable de celle des colonies
Les premières exploitations voient le jour à Puerto Rico, puis à Cuba, au XVIe siècle, sous l'égide des Espagnols. Les Portugais leur emboîtent le pas au Brésil ; puis les Anglais, qui vont asseoir sur le trafic du sucre l'essor fabuleux de leur Compagnie des Indes orientales (Barbade et Jamaïque). Les Hollandais, de leur côté, établissent leur plus gros centre à Java.
Très vite, l'esclavage s'emmêle et l'Empire perfectionne ce qu'on appelait alors le "commerce triangulaire" : on charge du textile britannique qu'on va livrer en Afrique ; puis des esclaves, qu'on achemine jusque dans les plantations des Indes orientales ; et enfin du sucre de canne, que l'on rapporte en Angleterre.
Arrive ensuite la betterave... Le marché du sucre explose
Au XIXe siècle, on découvre les possibilités d'extraction de la betterave : l'industrie sucrière européenne voit rapidement le jour. Dès lors, tout va très vite : à l'aube de la révolution industrielle, la production mondiale de sucre est estimée à 820 000 tonnes annuelles ; à la fin des années 1880, on en est à 5,5 millions de tonnes... A l'aube de la Grande Guerre, à 18 millions de tonnes... Vous l'avez compris, la consommation n'a pas cessé d'augmenter à mesure que le prix diminuait.
Aujourd'hui ?
130 millions de tonnes environ, produits pour l'essentiel au Brésil (24%), en Inde (22%), en Europe (13%) et en Chine (11%).
De ces quatre grands, les trois premiers sont exportateurs, surtout le Brésil qui est largement en tête avec 21 millions de tonnes à lui tout seul. L'Europe, importateur de sucre de canne, exporte en même temps du sucre blanc.
Les trois-quarts de la production proviennent désormais de la canne, la betterave assurant le quart restant. Mais il existe d'autres cultures potentielles, notamment le sorgho à sucre, très étudié en Chine, surtout depuis le boom de l'éthanol.
[NDLR : Derrière l'analyse de Sylvain Mathon se cache une pépite à acquérir immédiatement si vous voulez profiter au maximum de la hausse du cours du sucre ! N'attendez pas pour profiter de cette valeur inédite, sélectionnée par Sylvain à votre attention : pour en savoir plus...]
Une matière première trop sensible...
... Pour qu'on la laisse au libre marché ! Voilà ce que répètent les gouvernants depuis plus de deux siècles.
Il faut dire qu'avec le sucre, les agioteurs s'en sont toujours donné à coeur joie. Déjà à Paris, en 1792, le peuple prend d'assaut les dépôts de sucre mis sous clef par des "accapareurs" qui spéculent sur l'envolée des cours. Suite aux terribles émeutes de Saint-Domingue, le prix de la livre est passé en quelques mois de 30 sous à plus de trois livres : la colère du peuple se déchaîne.
Si j'insiste sur ce "background" historique, c'est qu'il permet de mieux comprendre la situation emberlificotée où se débat, aujourd'hui encore, cette matière première, même si elle a perdu de son aura. Une denrée politique, donc... En 1914, à la déclaration de la guerre, le premier réflexe de l'Angleterre, c'est de bloquer les prix du sucre.
L'obsession de régulation
Les réflexes ont la vie dure ; le marché européen est né de cette obsession de régulation. Au départ, il s'agissait de garantir la tranquillité du consommateur en visant à l'autosuffisance : souvenez-vous que jusque dans les années 70, le réflexe de stocker du sucre était courant dans les familles...
Plus tard, le phénomène inverse s'est mis en place : la dynamique de l'industrialisation et de la mondialisation conduisant à la baisse tendancielle des cours, il s'agissait de protéger les producteurs "amis"...
Dans les années 60, la révolution cubaine, puis la flambée des cours du sucre dans le sillage du premier choc pétrolier, ont ressuscité les menaces de pénurie. Or en matière de sucre, il n'y a jamais eu qu'un credo politique : le protectionnisme. Chacun s'est donc replié sur ses bases : les USA, sur les pays amis comme le Brésil ; l'URSS, sur Cuba... L'Europe, elle, n'a pas fait les choses à moitié.
Dans un prochain Edito, je poursuivrai mon analyse sur le marché du sucre en abordant la problématique de la mondialisation et de ses conséquences sur le sucre.
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