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Le rhodium victime des "sous-doués de l'automobile" ?
par Emmanuel Gentilhomme
Mercredi 08 octobre 2008
Si vous avez récemment croisé le cours du rhodium, vous aurez constaté qu'il a fondu. Mais savez-vous pourquoi ?
C'est une drôle d'histoire que nous vous racontons aujourd'hui...
Ou plutôt une théorie qui nous semble constituer une explication plausible à la chute des cours du rhodium durant cet été. Un été assurément meurtrier pour ce petit métal. Et si l'assassin était une cloche -- ou plus exactement, une bande de cloches ? C'est en tout cas l'avis de l'inspecteur Lifton...

Nos lecteurs réguliers le savent déjà
L'un des plus petits cousins de la famille des métaux platinoïdes (PGMs), le rhodium, est aussi le plus cher. Il provient à 80% d'Afrique du Sud, pays minier dans une mauvaise passe : manque de mineurs qualifiés, accidents dans les mines et les raffineries, prévisions de production jamais atteintes, perturbations électriques...
Bref, l'offre peine à suivre la demande, puisque le marché du rhodium vient d'enregistrer quatre années consécutives de déficit
Et soudain... l'hécatombe
Car côté demande, l'industrie automobile dévore ce métal, dont 85% de la production termine en tant que catalyseur dans les pots d'échappements.
Arrive l'année 2008. Pétrole en hausse, coup de frein sur l'économie mondiale, contraction des ventes d'automobiles : voilà qui est tentant pour expliquer l'effondrement des cours de notre petit PGM.
Jugez-en plutôt : du 17 au 24 juin, pendant six séances de suite, le prix de l'once de rhodium dépasse les 10 000 $, selon Johnson Matthey (JM). Un cours à cinq chiffres que ce métal n'avait jamais connu ! Historiquement, de tels sommets sont aussi exceptionnels qu'inédits, tout comme la dégringolade vertigineuse qui s'en est suivie.
Dès le 21 août, le voilà à 3 825 $. Soit une chute de 62% en deux mois !
L'inspecteur Lifton mène l'enquête
Ce même jour, le site ResourceInvestor ouvre ses colonnes à Jack Lifton. Spécialiste de l'industrie automobile américaine et des métaux stratégiques, ce consultant note d'abord que personne n'a rien vu venir : ni les industriels, ni les meilleurs journalistes, ni les conjoncturistes spécialisés.
Il remarque aussi que même dans le pire des scénarios des ventes automobiles pour 2008, la baisse de la demande de rhodium n'aurait pas excédé 5%. Ce qui ne résoudrait pas la question du déficit et semble un peu court pour expliquer une chute de prix de 62% !
"Qu'est-il donc arrivé ?"
Lifton poursuit :"Laissez-moi vous dire ce qui se raconte parmi le milieu des consommateurs finaux de rhodium dans ma région de Détroit [capitale automobile des Etats-Unis, Ndlr]"puisque les Etat-Unis dévorent à eux seuls la moitié de ce métal.
"On dit que le crash du rhodium résulte de la bêtise et de l'incompétence d'un seul employé du service achats ou finance d'un grand producteur automobile américain". Cash !
Sortie de route des grands noms de l'automobile américaine
Jack Lifton ne "cafte" pas mais donne des indices : il était une fois un ancien grand nom de l'automobile américaine qui disposait de la meilleure équipe d'acheteurs du métier, des rois de la gestion des approvisionnements, des risques et des prix qui leur sont associés. "Pour des raisons inconnues, cette équipe a été dissoute, en dépit de ses excellents résultats", poursuit Lifton.
Quoi qu'il en soit, et selon le consultant, voilà ce qui est arrivé ensuite.
Le premier a tout vendu et s'est fait sortir...
"La personne en charge des achats de PGMs dans ce groupe -- jusqu'à il y a quinze jours -- était la deux ou troisième à occuper le poste depuis trois ans"suite au départ de l'équipe précédente, très expérimentée.
Le premier successeur n'avait "aucune expérience du marché des platinoïdes" et à peine arrivé, "a vendu tout le stock de PGMs de la société". Pourquoi ? Les constructeurs auto vont mal aux Etats-Unis, c'était juste avant la clôture des comptes et le prix de marché de ces PGMs était supérieur à leur valeur d'inventaire. Bref, le groupe fait une jolie plus-value pour habiller un bilan des plus laids.
Ledit acheteur comptait bien racheter illico son rhodium au même prix. Raté : il a du payer "2 000 $ l'once de plus qu'il ne l'avait vendue", à raison de 5 000 onces par mois, et se retrouve à la porte.
Le second reconstitue le stock au prix fort
Nous voilà début 2006. S'il se démarque du précédent, l'acheteur suivant n'est pas meilleur : celui-là "se met à constituer un stock précaution correspondant à 18 mois de production, alors que la moyenne du groupe -- avant les gaffes -- était de six mois".
Ainsi, au printemps 2008, le groupe américain est à la tête de... "10% de l'offre mondiale de rhodium"d'une valeur "d'un milliard de dollars au 15 juin 2008", précise Lifton.
On lui donne l'ordre de revendre. Mais le marché est étroit...
Toute fière de sa plus-value latente, la direction financière ordonne alors à l'acheteur de revendre ce métal dont les cours sont au plus haut. Elle l'envoie chez les mineurs sud-africains pour revoir les contrats d'approvisionnement déjà signés et les revendre à quelqu'un d'autre. En effet, le marché du rhodium est étroit et la plupart des volumes se traitent par contrats de consommateur à producteur. Evidemment, ces derniers ne veulent pas renoncer aux clauses d'origine.
Coincé, il inonde violemment le marché et le prix s'effondre
Voilà le malheureux acheteur contraint de revendre sur le marché comptant "dit-on, entre 30 000 et 6 0000 onces de son stock de 90 000 onces"indique Lifton. Un petit marché, illiquide et structurellement déficitaire, devient en quelques jours violemment excédentaire !
Selon Lifton, la valeur du stock de métal a fondu de un milliard à 240 millions de dollars --" au mieux".
Epilogue
Il sera bien difficile de savoir le fin mot de l'histoire. L'inspecteur Lifton lui-même ne se fait guère d'illusions et parie que le procureur classera l'affaire sans suites -- par exemple au milieu des pertes abyssales des constructeurs automobiles américains.
A moins que, "peut-être que tout cela n'est jamais arrivé". Lifton est un garçon prudent. Il ajoute qu'il a entendu le même genre d'histoires à propos d'un stock automobile de platine qui n'aurait perdu "que"le tiers de sa valeur. Tenez donc...
Nous prenons cette théorie pour ce qu'elle est, en notant cependant qu'elle nous semble assez séduisante vu l'évolution récente des prix du rhodium parallèlement à celle de ses fondamentaux, et ô combien symptomatique de l'époque que nous traversons...
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